16.01.2009
1987
Trois ans plus tôt, ça donnerait le titre d'un roman...
Ici, c'est un ruisseau.
En 1987, j'étais déjà auteur dramatique. Or, la soif d'écrire, tout en me démangeant, existait toujours en parallèle de ma vie de comédienne. Une toute petite vie, car franchement, ça ne gazait pas terrible! Pour me consoler, je me répétais souvent la petite phrase de Jean-Louis Barrault, lâchée dans une interview radiophonique au théâtre de la Gare d'Orsay: " Pour réussir dans ce métier, il faut 10 % de talent et 90 % de chance".
Une page d'intermittence...
1987. Le théâtre... en vérité, je passe beaucoup plus de temps à l'Arsenal, à lire et potasser des auteurs dramatiques, qu'à jouer. Doucement, ma vocation s'éteint, et je m'enferme dans les mots. Parfois, je tente encore ma "chance"... je fonce et, pour une fois, je décroche un rendez-vous avec madame Bloch, au théâtre du Palais Royal.
Le jour "J" arrive, et je pointe mon museau à l'entrée des artistes.
Le réceptionniste me demande: "Vous venez pour l'audition? " Bien sûr, je n'hésite pas une seconde et je réponds, oui. Une belle pagaille règne dans les lieux... Des filles splendides traînent dans les couloirs, toutes plus belles les unes que les autres. A côté, je fais belette. On nous rassemble dans une pièce exiguë et un assistant nous donne une page de texte à apprendre. Deux, trois répliques à retenir... c'est pas la mer à boire. Toutes les dix minutes, la porte s'ouvre et on entend: " Suivante...". Autour de moi, les filles se toisent, s'évaluent, se maquillent, mannequins toujours souriantes, que la nature a comblées. Par habitude, je me concentre sur mon texte. Le rôle à pourvoir est minuscule... une entrée, une phrase, et une sortie. Du boulevard, pur jus. Ah, c'est à moi! Mon coeur bat la chamade, et mon vieux blouson sent le métro. Tant pis, mon seul atout dans un contre-emploi, c'est la carte comique... je vais donc tout miser sur l'humour.
Voilà, j'y suis. La scène est immense et la salle plongée dans le noir. Au premier rang, quelques messieurs occupent des strapontins en papotant. J'ai le temps d'apercevoir le bon visage de Pierre Mondy et son sourire très apaisant... Soudain, tout déraille. Même pas le temps de dire un seul mot, qu'un cri monte côté cour: " NON! PAS VOUS!" Une femme arrive en courant sur la scène et m'attrape pas le bras. Elle me tire vers l'obscurité, tout en me parlant à voix basse. Des larmes commencent à me piquer les yeux... Alors, la dame s'explique: " Cette audition n'est pas pour vous. Je voulais vous rencontrer pour autre chose..." Elle a un beau chignon, cette dame. En d'autres circonstances, je l'aurais trouvée jolie. Là, je marmonne: "Mais, et ma réplique? Je veux passer l'audition..." La dame commence à s'impatienter: "Qui vous a laissé entrer? C'est un vrai moulin, ce théâtre". Une autre fille passe l'audition, elle joue comme un pied. Si ça se trouve, c'est elle qu'ils choisiront. Un moulin... la nervosité de la dame au chignon m'étonne un peu, sans réellement m'impressionner. Pour la soulager, je me justifie: "Je suis ici, car j'ai rendez-vous avec madame Bloch". La dame sursaute et répond: " Je suis madame Bloch. Ecoutez mon petit, cette audition n'est pas du tout pour vous. Je vous avais retenue pour les matinées du Palais-Royal. Ce programme correspond plus à votre registre. Vous devez jouer des classiques, Marivaux, Tchékhov. Dites-moi... j'ai essayé de vous joindre pour annuler notre rendez-vous... Vous n'avez pas de répondeur?". De plus en plus étonnée, je dis non à mi-voix. Elle s'énerve encore: "Vous devriez, un comédien sans répondeur ne peut pas travailler... Ecoutez, rappelez-moi plus tard". La dame s'est éloignée, et je suis sortie du théâtre.
Un détour par les jardins du Palais-Royal, pour respirer... Le soleil court sur l'eau du bassin et mange la moitié du banc, où je reste immobile. Vivre... ici, jour après jour, des moineaux se disputent un quignon de pain.
Ophélie Grevet-Soutra ⓒ 2009
15:17 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : théâtre










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